Les rues de Winnipeg racontent une histoire que les chiffres seuls ne peuvent saisir. Derrière chaque tente dans les campements dispersés à travers la ville se cache un récit complexe d’échec systémique, de lutte personnelle et d’un marché immobilier qui a laissé pour compte les citoyens vulnérables. Un nouveau rapport complet publié mardi par End Homelessness Winnipeg dresse un tableau préoccupant de la façon dont la pénurie de logements abordables de la ville est devenue un facteur principal de sa crise d’itinérance croissante.
“Ce que nous observons n’est pas seulement un problème de logement, mais une véritable crise humanitaire,” affirme Jason Whitford, PDG de End Homelessness Winnipeg. “Quand des individus dépensent plus de 50% de leurs revenus pour se loger, ils sont forcés de faire des choix impossibles entre payer le loyer, acheter de la nourriture ou répondre à leurs besoins de santé.”
Le rapport, qui a analysé des données provenant de multiples fournisseurs de services et mené des entretiens avec des personnes en situation d’itinérance, révèle que le taux d’inoccupation à Winnipeg a chuté à seulement 1,1% pour les logements abordables—bien en dessous du seuil de 3% considéré comme sain pour un marché équilibré. Cette rareté a créé une tempête parfaite où même les personnes ayant un emploi se retrouvent incapables de se procurer un logement stable.
Selon les conclusions, près de 70% des personnes actuellement en situation d’itinérance à Winnipeg ont cité l’incapacité de trouver un logement abordable comme principal obstacle à leur stabilité. Le rapport montre également que l’appartement moyen d’une chambre nécessite maintenant un revenu mensuel d’environ 2 600 $ pour être considéré comme abordable—un chiffre bien au-delà de ce que peuvent gérer de nombreux travailleurs au salaire minimum ou bénéficiaires d’aide sociale.
Le document ne recule pas devant l’interaction complexe entre l’insécurité du logement et d’autres défis sociaux. “Nous ne pouvons pas séparer la crise du logement des problèmes de dépendance, de santé mentale et de pauvreté systémique,” note Whitford. “Quand quelqu’un manque de logement stable, gérer une dépendance devient exponentiellement plus difficile, créant une spirale descendante dont il est extraordinairement difficile de s’échapper.”
Les récents changements du Manitoba dans les services de lutte contre les dépendances ont aggravé ces défis. Bien que la province ait investi dans des soins axés sur le rétablissement, le rapport met en évidence un écart critique dans le logement avec soutien—des résidences qui fournissent à la fois un abri et des services intégrés pour ceux qui naviguent des besoins complexes.
Pour les communautés autochtones, qui sont touchées de façon disproportionnée par l’itinérance à Winnipeg, la crise reflète des blessures historiques plus profondes. “Il ne s’agit pas seulement des conditions actuelles du marché,” explique l’Aînée Mae Louise Campbell, qui a contribué au rapport. “Nous voyons les impacts continus de la colonisation, de la discrimination systémique et des traumatismes intergénérationnels se manifester par l’insécurité du logement.”
Le rapport survient au milieu de tensions politiques croissantes sur la meilleure façon d’aborder l’itinérance dans les villes canadiennes. Alors que certains défenseurs poussent pour des approches “logement d’abord” qui priorisent l’accès au logement avant d’aborder d’autres problèmes, d’autres plaident pour plus d’investissements dans les établissements de traitement et les services de santé mentale.
Ce qui distingue ce rapport est son accent sur l’analyse économique. “L’itinérance coûte à notre système de santé, au système judiciaire et aux services sociaux beaucoup plus que ne coûterait la fourniture de logements,” note l’économiste Marion Sandilands, qui a examiné les conclusions. “Nous estimons que chaque personne en situation d’itinérance chronique coûte aux systèmes publics environ 55 000 $ par an—significativement plus que la fourniture de logement avec soutien.”
Winnipeg n’est pas seule dans cette lutte. À travers le Canada, les grands centres urbains sont aux prises avec des crises similaires alors que les marchés immobiliers dépassent la croissance des revenus et que les soutiens sociaux ne parviennent pas à combler l’écart. Le rapport place les défis de Winnipeg dans ce contexte national tout en soulignant les facteurs démographiques et économiques uniques de la ville.
Alors que les dirigeants municipaux examinent les conclusions, les défenseurs réclament une action immédiate, y compris des réformes de zonage pour permettre plus de développements à unités multiples, des subventions de loyer élargies et des partenariats avec des promoteurs privés pour créer davantage d’unités abordables.
“Ce n’est pas seulement une question de compassion, bien que cela devrait suffire,” conclut Whitford. “C’est une question de savoir quel genre de ville nous voulons que Winnipeg soit—une où le logement est un privilège pour les riches, ou une où il est reconnu comme un droit humain fondamental.”
À l’approche de l’hiver et avec la baisse des températures, le moment choisi pour publier ce rapport ajoute de l’urgence à ses recommandations. La question qui se pose maintenant aux résidents de Winnipeg et à leurs élus est de savoir si cette dernière documentation de la crise catalysera un changement significatif, ou rejoindra simplement les études précédentes sur les étagères gouvernementales pendant que davantage de citoyens se retrouvent sans endroit où habiter.